Le paysage de la doctrine sociale et de la société sous Pie XII était pour le moins contrasté. Face à la déchristianisation toujours plus avancée, que pense l’Eglise en 2008 ? Quel langage tient-elle à l’homme du XXIème siècle ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’Eglise s’est rapprochée des doctrines philosophiques, politiques ou sociologiques modernes.
Comment cela a-t-il été possible ? A partir de quels éléments ?
Pour nous guider dans cette étude, nous avons à notre disposition le Compendium
de doctrine sociale publié en 2005 par les Editions Vaticanes. A notre grande surprise, nous constatons qu’il ne reprend pas les thèmes des papes précédents. Au contraire, il chevauche
les conceptions sur l’homme à l’origine de la disparition des corps intermédiaires, conceptions décrites dans l’article sur la dissolution des corps intermédiaires. En tout cas,
1) la critique du marché en tant qu’institution prétendument régulatrice des rapports économiques,
2) la tendance naturelle à s’unir dans une même profession comme on s’unit entre voisins, et
3) le nécessaire équilibre en économie entre le droit privé et le droit public, attendus servant d’assise aux corps intermédiaires et qu’on trouvaient chez les Papes jusqu’à Pie XII inclus, sont
absents du Compendium. Mais l’absence de ces thèmes signifie-t-elle qu’il y ait désaccord ? Hélas, oui.
Divergences
Ainsi, alors que Pie XII ne cessait de mettre en garde contre les mécanismes aveugles du marché et appelait de ses vœux le retour aux corporations, on lit au §352 du compendium :
« Le devoir fondamental de l’Etat en matière économique est de définir un cadre juridique capable de régler les rapports économiques, afin de « sauvegarder (…) les conditions premières d’une économie libre, qui présuppose une certaine égalité entre les parties, de manière que l’une d’elle ne soit pas par rapport à l’autre puissante au point de la réduire pratiquement en esclavage » (Jean Paul II Centesimus annus 15) ».
Ce paragraphe est remarquable car il discerne le risque d’inégalité et d’injustice, mais il ne propose rien d’autre qu’une action menée alternativement par les individus et par l’Etat. Le texte affirme quelques lignes plus bas :
« L’activité économique, surtout dans un contexte de marché libre, ne peut pas se dérouler dans un vide institutionnel, juridique et politique » Face aux excès du marché, le compendium va-t-il proposer l’organisation professionnelle afin d’harmoniser les initiatives privées ? Eh bien, non. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il propose que l’Etat garantisse… les libertés individuelles. Selon lui, l’activité économique « suppose, au contraire, que soient assurées les garanties des libertés individuelles et de la propriété, sans compter une monnaie stable et des services publics efficaces. » (Jean Paul II Centesimus annus 48).
L’orientation nouvelle ne fait aucun doute. Le paragraphe § 353 pose le principe suivant :
« Il faut que le marché et l’Etat agissent de concert l’un avec l’autre et deviennent complémentaires. Le marché libre ne peut avoir des effets bénéfiques pour la collectivité qu’en
présence d’une organisation de l’Etat qui définisse et oriente la direction du développement économique. » Le compendium prend pour évident qu’il ne peut rien y avoir entre les
opérateurs sur le marché et l’Etat. Tout se passe comme si la cause des déséquilibres n’était pas à inscrire dans l’absence de structures intermédiaires de régulation, mais qu’il suffisait que
l’Etat administre, légifère, rectifie, oriente, fiscalise, défiscalise, compense, ajuste, indemnise, soutienne, subventionne, etc. Pie XII ne voulait pas tomber dans ce socialisme là.
Autre changement : Pour Pie XII, le syndicalisme était provisoire. Aujourd’hui, il ne l’est plus. Aujourd'hui, les syndicats "sont appelés à agir sous de nouvelles formes" (cf. Jean Paul II, Discours à la conférence internationale pour les représentants syndicaux) en amplifiant leur rayon d'action de solidarité de façon que soient protégés, non seulement les catégories traditionnelles de travailleurs, mais aussi les travailleurs aux contrats atypiques ou de durée déterminée (cf. § 308)
Le Compendium parle certes du principe de subsidiarité. Est-ce pour fonder la légitimité des corps professionnels ? Sûrement non. Il s’agit, toujours et partout, de garantir les libertés
individuelles : §356. « Le respect du principe de subsidiarité doit pousser les autorités publiques à rechercher les conditions favorables aux développement des capacités
individuelles d’initiative, d’autonomie et de responsabilité personnelles des citoyens, en s’abstenant de toute intervention qui puisse constituer un conditionnement indu des forces des
entreprises. »
La pensée est dépourvue d’ambiguïté. Elle s’exprime dans le contexte du libéralisme et du socialisme. Elle ne fait aucune allusion à la solution des corporations. Le compendium ne laisse aucune
place pour une quelconque structure intermédiaire entre l’entreprise et l’Etat, non plus qu’entre le citoyen et l’Etat. A quoi attribuer ce revirement ?
Selon nous, cette nouvelle orientation est due à l’empreinte du personnalisme.
Points communs avec les penseurs modernes
A propos du rapport entre la technique et la personne, la parenté de pensée entre Levinas et le compendium se fait clairement jour. Le § 322 note que « la technique peut être la cause instrumentale de la mondialisation » Est-ce un bien ? Le Compendium répond : « Les techniques, en particulier électroniques, ont permis de dilater cet aspect relationnel du travail à l’ensemble de la planète en imprimant à la mondialisation un rythme particulièrement accéléré (…) Les aspects négatifs de la mondialisation du travail ne doivent pas mortifier les possibilités qui se sont ouvertes pour tous de donner forme à un humanisme au niveau planétaire, à une solidarité à ce même niveau, afin que, en travaillant dans un tel contexte dilaté et interconnecté, l’homme comprenne toujours plus sa vocation unitaire et solidaire. »
Qu’on se reporte aux citations de Levinas. Il réfutait l’attachement au lieu. Le Compendium veut la mondialisation. Pour lui, la technique permettait de voir le visage de l’homme « dans sa nudité », dégagé de la situation où il est campé. Le compendium voit dans cet univers dilaté et interconnecté, la confirmation de la vocation unitaire et solidaire de l’homme.
Chez Levinas, comme dans le Compendium, circule une pensée estimant que les structures sociales limitent et défigurent l’homme, alors que la technique a la
vertu de gommer les différences et d’extraire l’homme de son milieu d’origine. S’ensuit un accroissement de l’aspect relationnel, de la rencontre de l’autre, hors de contextes prédéterminés. Tout
cela serait source d’authenticité.
Le personnalisme, cause du changement de cap.
Comment le Compendium pourrait-il reprendre les thèmes de Pie XII ? Sa conception de l’homme l’en empêche. Il voit l’homme en dehors, au delà de toutes les structures : « La personne ne peut pas être finalisé à des projets de caractère économique, social et politique imposés par quelque autorité que ce soit, même au nom de présumés progrès de la communauté civile dans son ensemble ou d’autres personnes, dans le présent ou dans le futur » ( § 133) La vérité de l’homme serait-elle dans son autonomie, dans le droit d’échapper à toute structure sociale ou de s’y conformer s’il en décide ainsi ?
L’homme mondialisé, interconnecté, tel que le rêve le Compendium, peut-il encore concilier une vie simplement humaine avec cette nouvelle vérité ? Oui, dit le Compendium. Tout n’est
qu’affirmation.
Développement des structures dirigeantes et autonomie des croyants
Il faut souligner dans l’évolution de l’Eglise la concomitance de deux phénomènes, analogues à ceux constatés dans l’entreprise mondialiste . Dans cette
dernière, le management exalte l’autonomie et l’autorégulation des acteurs, à un point tel que leur appartenance à l’entreprise finit par être incertaine. Dans le même temps, les
directions, exonérées de devoirs envers les salariés (de par l'autonomie affirmée et célébrée comme avancée sociale et respect de la dignité humaine), mènent une politique mondiale
d’implantation, d’achat ou de revente à l’échelon planétaire.
L’évolution de l’Eglise depuis Vatican II n’est pas sans analogie. Pour illustrer notre propos, nous avons recours à un article paru en 1999 sous la plume de Nicole Laurin, sociologue, Professeur à l’Université de Montréal. L’article produit une description que voici :
« L’évolution récente de l’institution religieuse, notamment au sein du catholicisme, se révèle fort instructive. En effet, l’autorégulation des sujets et l’élargissement du pouvoir
central vont de pair. Le processus de désintégration institutionnelle se manifeste principalement par l’effondrement de la pratique religieuse , c'est-à-dire
la participation aux offices et autres activités encadrées par la paroisse. La régulation multiséculaire des croyances et des conduites par l’autorité religieuse au sein des différents
regroupements locaux de fidèles n’a donc plus cours. Les croyants – et ils demeurent nombreux selon toutes les enquêtes - sont abandonnés à eux-mêmes,
enfermés dans une religion individualiste, syncrétiste, strictement privée (Bibby, 1988 ; Lemieux et Meunier,
1993). En même temps, l’influence de l’Eglise s’est étendue considérablement dans le domaine public, à l’échelle internationale. Elle émane directement du pape et de la curie romaine et s’exerce
par l’intermédiaire de la diplomatie vaticane auprès des gouvernements et des organismes internationaux. »
Conclusion
Nous laisserons à Marcel De Corte le mot de la fin. « Le ‘‘pastoral’’ est devenu ou tend à devenir constamment révolutionnaire, subversif, et, dans la mesure où il projette des formes imaginaires dans la réalité, mystificateur. Il est devenu également l’alibi et le masque de la volonté de puissance progressiste et d’un théocratisme qui n’ose pas dire son nom, dissimulant la pire des tyrannies, celle dont Chesterton disait qu’elle joue sur le clavier de ‘‘l’amour’’. »
En ce qui nous concerne, malgré les questions sue nous nous posons, nous remarquons que les écrits actuels portant sur la doctrine sociale ne sont pas doctrinaux, mais seulement pastoraux. Ils peuvent changer et changeront. Le § 10 du Compendium mentionne que le texte proposé vise à « encourager le dialogue avec tous ceux qui désirent sincèrement le bien de l’homme. » et qu’il ambitionnait de servir « d’instrument au service du discernement moral et pastoral (…) comme un guide pour inspirer, au niveau individuel et collectif, des comportements et des choix qui permettent de regarder vers l’avenir avec confiance et espérance. » Rien de très obligatoire donc. Voilà qui est consolant.
Michel Tougne
Cet article est rédigé avant la parution annoncée de l’encyclique de Benoît XVI.
Il ne s’agit nullement de polémique. Il s’agit d’un constat qu’il faut être capable de dresser, si l’on prétend étudier et connaître les écrits pontificaux. .
Position cynique ou naïve ? Après une telle profession de foi envers le mondialisme, nombreux seront ceux qui auront beaucoup de mal à ne pas prendre pour des larmes de crocodiles, les lamentations sur les inégalités et la pauvreté dans le monde.
Par ailleurs le Compendium présente l’inconvénient de ne pas avoir une pensée homogène. Tous les paragraphes ne rendent pas le même son. Nous ne prétendons pas que toute l’Eglise soit acquise aux convictions mondialistes, telles qu’elles sont affirmées dans nos citations.
Se reporter à l’article Dissolution des structures intermédiaires
Nicole Laurin : Le démantèlement des institutions intermédiaires de la régulation sociale. Vers une nouvelle forme de domination. revue Sociologie et sociétés, vol. XXXI, no 2, automne 1999, p. 65-72. Montréal: PUM. En citant Nicole Laurin, nous ne tentons aucune récupération. D’autres articles montrent à l’évidence une impossibilité d’entente quant au fond. Il ne s’agit ici que d’une description que nous trouvons pertinente et c’est en tant que telle que nous la reproduisons.
L’article remonte à presque dix ans : 1999. De nouvelles données statistiques montrent que les croyants commencent à être moins nombreux.
Reginald Bibby, La religion à la carte, Montréal, Fides, 1988
Raymond Lemieux et E. Martin Meunier, Du religieux en émergence, Sociologie et sociétés, vol. 25, n° 1, p. 125-153. Références données par Nicole Laurin

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