D’où vient, demanderez-vous, la destruction des corps intermédiaires ? Tout part et se termine dans une déroute de l’esprit se propageant à divers étages : La destruction des structures intermédiaires entraîne celle des relations humaines rendant impossible toute conception quelque peu consistante du sujet humain. Le désert spirituel est total. Aucune morale, aucune religion n’est possible.
Le grand bouleversement de 1789 ne résultait ni des nécessités historiques, ni même du progrès technique. Il était principalement issu de ce projet sempiternel, qui avait traversé le Moyen-Âge et
les siècles suivants, dissimulé dans le secret des sectes, projet qui consiste à tuer la religion dans cœur de l’homme et à broyer l’ordre naturel de la création.
L’intervention de Léon XIII
Face à la révolution, seule, la pensée catholique a aussitôt réagi. Si bien que, répondant à la demande d’évêques et de nombreux
catholiques, l’encyclique Rerum Novarum (15 mai 1891) est non pas, comme on l’entend trop souvent, le premier document de doctrine sociale de l’Eglise, mais assurément le premier grand document
s’élevant contre le démantèlement des institutions de la société. C’est une magistrale leçon de sociologie catholique expliquant le rapport des sociétés particulières à l’Etat, ou si l’on
préfère, le rapport des parties au tout : « Les sociétés privées n’ont d’existence qu’au sein de la société civile dont elles sont comme autant de parties. Il ne s’en suit cependant pas
(…) qu’il soit au pouvoir de l’Etat de leur dénier l’existence. Le droit à l’existence leur est octroyé par la nature elle-même, et la société civile a été instituée pour protéger le
droit naturel, non pour l’anéantir. » (Rerum Novarum)
L’encyclique est aussi un encouragement pour tous ceux qui, sans attendre, s’efforçaient de reconstituer ce que le libéralisme et le marxisme naissant exécraient le plus : les structures de protection et de régulation sociale. Léon XIII les approuvait chaudement et déclarait « Aussi, faut-il louer hautement le zèle d’un grand nombre des nôtres qui, se rendant compte des besoins de l’heure présente, sondent soigneusement le terrain pour y découvrir une voie honnête qui conduise au relèvement de la classe ouvrière. (…) D’autres s’occupent de fonder des corporations assorties aux divers métiers et d’y faire entrer les ouvriers. »
Les précisions de Pie XI
Quarante ans plus tard (en 1931), les syndicats de salariés, grâce à l’élan donné par Rerum Novarum, avaient sans doute limité les dégâts du libéralisme, mais le marxisme prospérait. La lutte
des
classes ne pouvant évidemment pas fonder
une société chrétienne, Pie XI, dans l’encyclique Quadragesimo anno, préconisait les corporations afin de rassembler patrons et salariés au sein d’une même organisation :
« L’objectif que doivent avant tout se proposer l’Etat et l’élite des citoyens, ce à quoi ils doivent appliquer tout d’abord leurs efforts, c’est de mettre un terme au conflit qui divise
les classes, c’est de provoquer et d’encourager une cordiale collaboration des professions.
La politique sociale mettra donc tous ses soins à reconstituer les corps professionnels. En effet, bien que le travail (…) ne soit pas une simple marchandise (Rerum Novarum 450), qu’il faille
reconnaître en lui la dignité humaine de l’ouvrier et qu’on ne puisse pas l’échanger comme une denrée quelconque, , de nos jours, sur le marché du travail, l’offre et la demande opposent les
parties en deux classes, comme en deux camps ; le débat qui s’ouvre transforme le marché en champs clos où les deux armées se livrent un combat acharné. A ce grave désordre, qui mène la
société à la ruine, tout le monde le comprend, il est urgent de porter un prompt remède. » ; leur fin est l’union et la
solidarité des employeurs et des travailleurs en vue de pourvoir ensemble au bien commun et aux besoins de la communauté entière. »
En mai 1949, il prêche encore pour l’entente et la collaboration de tous. Cela va à l’encontre du libéralisme économique qui divise la société. Le Pape propose le simple bon sens : les richesses produites par le travail n’accroissent-elle pas la richesse nationale ? Tout le monde peut y trouve son compte, pourvu qu’on reconnaisse une commune responsabilité aux patrons comme aux salariés.
« Dans le domaine économique, il y a communauté d’intérêts et d’activité,
entre chefs d’entreprises et ouvriers. Méconnaître ce lien réciproque, travailler à le briser, ne peut être que le fait d’une prétention de despotisme aveugle et déraisonnable. Chefs
d’entreprises et ouvriers ne sont pas des antagonistes inconciliables, ils sont les coopérateurs d’une œuvre commune. Ils mangent, pour ainsi dire à la même table, puisqu’ils vivent en fin de
compte du bénéfice net et global de l’économie nationale. (…)
Cette communauté d’intérêts et de responsabilité nationale, Notre inoubliable prédécesseur Pie XI en avait suggéré la formule concrète et opportune. Dans son encyclique Quadragesimo anno, il
recommandait l’organisation professionnelle dans les diverses branches de la production. Rien, en effet, ne lui semblait plus propre à triompher du libéralisme économique que l’établissement, pour l’économie sociale, d’un statut de droit public fondé précisément sur la communauté de responsabilité entre tous ceux qui prennent part à la
production» .
L’impiété et le malheur des temps ont empêché qu’on écoutât Pie XII et ses prédécesseurs. Etait-ce un « échec » ? Un manque de pédagogie ? Questions vaines. Le résultat est là : la doctrine est fixée. Magnifique corps de doctrine affirmé à temps et à contretemps, comme le veut l’Evangile. Désormais, on ne peut plus estimer le recours aux corporations comme une mesure de circonstance : c’est une disposition essentielle, conforme à l’ordre naturel. Pie XII nous le rappelle encore dans son message de Noël 1955 :
« En quelle direction faut-il chercher la sécurité et l’assurance intime d’une vie en commun, sinon dans un retour des esprits vers la conservation et le rappel des principes de la vraie nature humaine voulue par Dieu ? C’est à savoir qu’il y a un ordre naturel, même si ses formes changent avec l’évolution historique et sociale ; mais les lignes essentielles ont toujours été et demeurent les mêmes : la famille et la propriété comme base de garantie personnelle, et les instituions locales, les unions professionnelles, et finalement l’Etat, comme facteurs complémentaires de sécurité. »
Le caractère provisoire des syndicats, l’importance des structures intermédiaires, le rappel du principe de subsidiarité peuvent résumer cet aspect de la doctrine prôné par Pie XII. Ces points
comptent parmi ceux que l’Eglise a le plus souligné depuis 1789. Ils font partie de sa tradition doctrinale.
L’impiété moderne
Mais la société ne croit pas à l’ordre naturel. De là vient le rejet de cet enseignement. Pourquoi la société s’obstine-t-elle à refuser l’ordre naturel ? L’esprit moderne définit le progrès relativement à une certaine autonomie de l’homme, antinomique avec tout ordre préétabli. Cette autonomie là s’oppose à l’ordre naturel comme à la Religion. L’homme ne reconnaît que ce qu’il fait lui-même.
Pie XII y voyait une maladie. «Une anémie religieuse se répandant comme une maladie contagieuse a ainsi frappé de nombreux peuples d’Europe et du monde et fait creuser dans les âmes un tel vide moral qu’aucun succédané religieux, aucune mythologie nationale ou internationale ne pouvait combler. Par les paroles, par les actions, par les mesures légales prises pendant des dizaines et des centaines d’années, qu’a-t-on su faire de mieux ou de pire sinon d’arracher des cœurs des hommes, de l’enfance à la vieillesse, la foi en Dieu, Créateur et Père de tous, Rémunérateur du bien et vengeur du mal, en dénaturant l’éducation et l’instruction, en combattant et en opprimant de toutes façons et par tous les moyens par la diffusion de la paroles et de la presse, par l’abus de la science et du pouvoir, la religion et l’Eglise du Christ »
Le Pasteur angélique désignait avec précision l’intention et le résultat de cette déchristianisation. « Dans le domaine social, la contrefaçon des desseins de Dieu s’est opérée à la base, déformant la divine image de l’homme. A sa véritable figure tirant son origine et son destin de Dieu, a été substitué le faux portrait d’un homme autonome dans sa conscience, législateur incontrôlable de soi-même, irresponsable envers ses semblables et envers le groupe social, sans destin extraterrestre, sans autre but que la jouissance de biens finis, sans autre loi que celle du fait accompli et de l’assouvissement indiscipliné de ses désirs. »
Cela s’adressait à toute la société, aussi bien au libéralisme qu’au marxisme, à l’existentialisme qu’au scientisme. Cela s’adressait à l’irréligion.
Vers une société chrétienne
A force de refuser la grâce surnaturelle, l’homme finit par perdre le sens du naturel, conteste les notions de normes et de nature. Or, la doctrine sociale est fondée sur la loi naturelle. Pour, ou contre ? Tel est l’enjeu, tel est le combat, y compris pour nous-mêmes. Telle est l’urgence qui nous presse.
Ici se pose la question de savoir si le rétablissement des corporations suffirait à l’édification d’une société chrétienne. La réponse est non. « Une vie conforme à la dignité de l’homme est possible seulement si les individus, comme aussi la communauté et les autorités publiques sont établis sur le fondement de la religion, reconnaissent le Dieu personnel, son ordre, ses commandement » Le Règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ, à l’instar des théories qui lui sont contraires, ne se laisse pas couper en petits morceaux.
Nous manquerions au devoir de reconnaissance si nous nous laissions aller au plus léger pessimisme. Le point le plus important est bien l’élaboration, dans ses lignes essentielles, de la doctrine concernant le travail et toute l’économie. Certes, les doctrines erronées ne sont pas anéanties pour autant, mais ne savons-nous pas à quoi nous en tenir ? « Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venatium : laqueus contritu est et nos liberati sumus » ( Tel un passereau, notre âme s’est échappée du filet des chasseurs. Le filet est brisé et nous sommes délivrés) Ps 123
Michel Tougne
.L’interdiction des corporations date de 1792. L’Encyclique, de 1891, peut paraître tardive, d’autant que les syndicats sont de nouveau autorisés en France par la Loi Waldeck Rousseau de 1884. Toutefois, la pensée catholique a immédiatement réagi. L’opposition du 19è siècle était catholique et royale. L’Eglise, autant qu’elle le pouvait, défendait les ouvriers. A titre d’exemple, les chanoines comtes de Lyon ont défendu les canuts en 1830.
Le terme ‘‘corporation’’ ne signifie pas ici réunion de patrons et ouvriers au sein d’une même organisation. La loi l’interdisait et l’interdit encore de nos jours (délit d’entente). Il désigne simplement les syndicats attachés à une profession appelée ‘‘corporation’’.
C’est nous qui soulignons. Ici, l’appellation organisation professionnelle est synonyme de syndicat patronal.

| Juillet 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | ||||||
|
||||||||||