Libéralisme, socialisme et doctrine sociale de l’Eglise

Quelles institutions  pour quelle société ?

Libéralisme et socialisme se disputent la suprématie dans l’opinion et chacun promeut ses institutions. Le libéralisme opte pour l’initiative privée et la liberté. Le socialisme pour l’ordre étatique et fiscal. Mais cette alternative correspond-elle à la nature humaine ? Nombreux sont les textes de doctrine sociale chrétienne qui renvoient ces deux idéologies dos à dos. Dès lors, se pose la question de savoir si la société chrétienne revendique des instituions qui correspondraient à ses exigences. Certes, Léon XIII a enseigné que l’Eglise demeurait indifférente aux formes de régimes et que la société pouvait vivre chrétiennement en république comme en monarchie. Ce qui est vrai. De là, on ne peut pourtant pas inférer que toute structure sociale est indifférente.

 

Les diverses formes que prend la société se fondent sur les diverses conceptions que l’élite sociale au pouvoir se fait de la nature humaine. Si l’on pense que l’homme est autonome, c’est à dire sans attaches familiales, sociales ou politiques, qu’il est rationnel et qu’il agit simplement pour satisfaire des besoins, on construit une société libérale moderne, où la liberté de circulation des personnes, des biens et des capitaux sera favorisée. Cette liberté est inversement proportionnelle aux obligations qu’on fait peser sur les personnes, sur les entreprises ou sur l’usage des biens. Une totale liberté correspond à une totale absence d’obligations. Les freins à la concurrence libre, à la mobilité des hommes et des entreprises doivent donc être desserrés ou supprimés. Il s’ensuit mécaniquement une dérégulation des rapports des hommes entre eux. Le bien commun est méconnu.

Le libéralisme est financé par des mesures socialistes.

Une entreprise qui se délocalise vers les pays émergents laisse pour compte des salariés qui majoritairement deviennent chômeurs au moins pour un certain temps.

 
Si l’on part du postulat que la liberté de l’entreprise permet l’emploi, on pense que pour faciliter l’embauche, on doit faciliter la possibilité de licenciement. D’où les nouveaux contrats d’embauche qui prévoyait la possibilité de licencier sans avoir à se justifier pendant une période d’essai portée à deux ans. Mais la précarité de l’emploi a pour corollaire la difficulté de trouver des prêts long termes auprès des banques, voire l’impossibilité d’inspirer confiance à un propriétaire bailleur qui souhaite minimiser les risques de loyers impayés et, pour cela, sélectionne des locataires dotés d’un contrat de travail à durée indéterminée. Pour faire face à ces difficultés, les salariés titulaires de ces nouveaux contrats ont du faire appel à des organismes sociaux qui, à leur tour, sont financés via l’impôt. Le libéralisme se finance par des mesures socialistes.


Inséparables frères ennemis.

Socialisme et libéralisme, au moins en France, sont deux frères ennemis qui font tourner la société en deux temps. Dans le premier temps libéral, on cherche à libérer les personnes physiques et morales de l’emprise du droit public. Les liens de droit privé sont souples, flexibles et révocables, parce qu’ils ne correspondent pas à autre chose qu’aux désirs personnels et changeants des individus.

les-fr-res-ennemis.jpg Face à l’insécurité et à l’instabilité consécutives à la dérégulation libérale, le socialisme fait attendre le secours d’un mécanisme public. C’est le deuxième temps. «On attend le salut de quelque ordonnance rigoureuse uniforme et inflexible embrassant le monde entier, d’un système qui devrait agir avec la sûreté d’un remède éprouvé.» On demande donc aux personnes de se soumettre aux injonctions de l’Etat dont le rôle est de procéder à la redistribution de revenus afin de palier les à-coups et les trous d’air produits dans la phase libérale. Ces mesures sont en grande partie devenues nécessaires pour satisfaire à une justice distributive assurant la répartition des biens matériels et la sécurité des membres de la société. Pour cette raison, la société va développer dans la phase socialiste le droit public qu’elle avait tenté de réduire dans la phase libérale. Ce qui aboutit à l’asservissement de tous à la toute puissance de l’Etat fiscaliste. Les prélèvements obligatoires augmentent au rythme du développement du droit public.

 

Les erreurs sociales produisent une société déshumanisée.

Si l’on persiste sur la lancée libérale, la solidarité entre les hommes s’évanouit. Les riches deviennent plus riches et les pauvres s’appauvrissent. La liberté de circulation fait le bonheur des riches. L’exemple des entreprises est parlant. De par leur liberté de mouvements, les firmes multinationales peuvent quitter les lieux qui leur déplaisent pour s’installer ailleurs. Elles partent sans supporter les conséquences de leurs actes. Elles échappent au pouvoir des Etats qui, par définition, ont des pouvoirs locaux et ne peuvent donc quitter les lieux. Pour d’autres, la liberté de mouvement signifie l’immigration, le déracinement, l’arrivée dans un pays inconnu et parfois hostile. L’égalité pour tous n’est jamais au rendez-vous des rapports de forces créés par l’économie libérale.  

 

A l’inverse, si l’on persiste dans la phase socialiste, la politique de redistribution des revenus finit par soumettre entièrement le citoyen à l’ordre économique public. L’Etat se substituant aux personnes, le sujet humain n’est plus en mesure d’assumer les tâches qui lui incombent naturellement. La doctrine sociale de l’Eglise enseigne que Dieu a donné à l’homme d’être « en quelque sorte à lui-même sa loi et sa providence (…) En substituant à la providence paternelle la providence de l’Etat, les socialistes vont contre la justice naturelle, brisent les liens de la famille » (Rerum  Novarum n° 6 et 11)

 

Voyant clairement la force de séduction et le piège de l’Etat providence, Pie XII nourrissait les plus grandes réserves vis à vis d’une sécurité sociale chargée de la redistribution des revenus. « Nous craignons, disait-il, non seulement que la société civile s’occupe d’une chose qui, de soi, est étrangère à ses attributions, mais aussi que le sens de la vie chrétienne et que le plan de son organisation n’en soient blessés et même frappés à mort. » Le Pape prévoyait-il le remboursement de l’avortement ? Il écrivait que, sous le nom de sécurité sociale se profilaient des revendications malthusiennes, des tentatives visant à détruire « les droits qui regardent le mariage et les enfants. »

L’anonymat, l’irresponsabilité, l’ordre administratif égalisateur donne de l’homme une image technocratique. On considère l’adulte comme une unité économique et l’enfant comme un matériau que l’on gère.


La conception organique de l’économie

 Face à ces idéologies déshumanisantes, religieusement et moralement agnostiques, la doctrine sociale lutte contre la dépersonnalisation, contre les conceptions simplistes qui réduisent la société à l'automatisme du marché, au modèle de l’entreprise ou à celui d'une ruche d’abeilles. La voie qu'elle préconise est le respect de la nature des êtres et des choses. «La loi naturelle ! Voilà le fondement sur lequel repose la doctrine sociale de l’Eglise. C’est précisément sa conception chrétienne du monde qui a inspiré et soutenu l’Eglise dans l’édification de cette doctrine sur un tel fondement. »

L’économie ressort du domaine privé pour trois raisons. Tout d’abord la propriété privée est un droit naturel et l’homme a le droit de posséder les moyens de production. Ensuite, le travail humain est personnel. La production est le fruit de l’initiative des personnes. Enfin, la production est évidemment destinée à la consommation qui est un acte privé. Mais l’initiative privée doit correspondre au bien commun. Faute de quoi, nous le savons, elle accroît le désordre social et travaille contre elle-même. Or, l’économie moderne libérale déstabilise les équilibres sociaux. Faut-il donc avoir recours à l’Etat, qui, par sa politique et ses lois, doit veiller à protéger ou développer le bien commun ? L’état doit-il diriger l’économie ? 

En fait, la liberté individuelle de chacun est compatible avec les exigences de justice sociale, pourvu qu’on veuille bien considérer que le droit qu’on s’octroie ne peut être considéré comme un droit qu’à la condition de le concéder également aux autres . Ce que l’on revendique pour soi, il faut le respecter chez les autres comme l’objet d’une même justice qui forme le bien commun. Le principe d’union, ou mieux, la solidarité qui en découle a été décrite par saint Paul sous l’image du corps « De même que le corps est un tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres, en dépit de leur multiplicité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. (…) Si le pied disait : « je ne suis pas la main, je ne fais donc pas partie du corps » en serait-il moins le corps pour cela ? (…) Si tout le monde n’était qu’un seul membre, où serait le corps ? Mais il y a plusieurs membres et cependant un seul corps.» (I Cor XII 12-21)

 

La conception organique s’inspire de l’organisation vivante d’un corps. Elle s’oppose aux idées mécanistes ou technocratiques. La théorie libérale fait confiance à la mécanique des forces aveugles régnant sur les marchés de l’emploi, des biens ou des services. La conception socialiste, avec son Etat tout-puissant, ordonnant l’économie en lieu et place des citoyens, ne tient aucun compte du caractère vivant des relations humaines et sociales. Dans l’ordre socialiste, chaque individu est identique et reproductible à l’infini. Le socialisme est une théorie sociale des masses. Pie XII, exhortaient les employeurs à « transformer la masse qui resterait amorphe, inerte, inconsciente, à la merci d’agitateurs intéressés, en une société dont les membres, distincts entre eux, constituent, chacun selon sa fonction, l’unité d’un seul corps. »

Le lien social

En parlant de lien social organique on veut donc dire : l’homme appartient au tout social par un lien vivant et diversifié. L’automatisme social anonyme disconvient à toute société humaine.

 

Nous devons toutefois signaler une limite à respecter. L’homme n’appartient pas à la société à la manière d’une pièce de puzzle qui représente un tableau. Seul, le morceau de puzzle n’est rien. Il n’a aucun sens. Alors que, seul, l’homme a encore un sens, une finalité naturelle et surnaturelle. Dans la société, les hommes ne sont à considérer comme des parties du tout que pour la réalisation du but commun, lequel but n’absorbe pas toute leur vie. Il importe de ne pas l’oublier sous peine de sombrer dans les théories totalitaires.

L’organisation corporative 

Quelle solution proposer pour satisfaire à la fois au respect du bien commun, à la solidarité entre les membres d’une même société et à l’intégrité du sujet humain qui, en tant que tel, se trouve au-dessus des choses et au-dessus des applications du progrès corpo.jpg technique ?

Le refus du libéralisme comme du socialisme entraîne la nécessité d’organiser la intermédiaires. Elle ne l’a jamais été abandonnée. Cette doctrine est en quelque sorte le socle du programme social de l’Eglise. Par corps intermédiaires, on entend toutes les communautés intermédiaires stables entre l’individu et l’Etat, qui régulent les rapports des gens et assurent déjà un certain bien commun. Il s’agit des familles, des villages, des villes ou des régions qui tous, concourent au bien commun. Quant aux groupements professionnels, par leur activité solidaire, ils ont pour première mission de réaliser le but objectif de l’économie sociale.

 

Pour ce qui est du domaine économique l’homme peut et doit rester l’acteur de son ordonnancement dans la société. « Le devoir et le droit d’organiser le travail du peuple appartiennent avant tout à ceux qui y sont immédiatement intéressés : employeurs et ouvriers.» Car au-dessus des employeurs et des ouvriers, il y a le travail lui-même, accompli « en vue de procurer à la société les biens et les services qui lui sont nécessaires ou utiles. Ainsi compris le travail est capable, en raison de sa nature même, d’unir les hommes véritablement et intimement. Il est capable de redonner forme et structure à la société devenue amorphe et sans consistance.» Pour mener à bien le travail et le faire correspondre à ses finalités personnelles et sociales, employeurs et salariés ont le devoir de s’entendre.

 

Pie XI, dans Quadragesimo anno (1931), avait déjà incité à la création de telles structures. « La nature elle-même incline les membres d’un même métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs, si bien que beaucoup considèrent de tels groupements comme des organes sinon essentiels, du moins naturels de la société. »

 

 Des communautés non étatiques, proches de l’individu, tissent les premiers liens naturels reliant les hommes à la société. Elles fonctionnent sur la base de l’entente autour d’intérêts et de buts communs et non sur la base de l’affrontement. Ces communautés apportent à chacun de nous les premiers principes de la morale sociale L’Eglise les préconisent et prend toujours leur défense dans la mesure où elles concourent au bien commun en rassemblant ceux qui doivent bien vivre ensemble.
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Le rôle de l’Etat est de les respecter, de les aider, voire de les promouvoir. Cela s’appelle le principe de subsidiarité.  Nous examinerons,  dans un prochain article ce qu’en disait le pape Pie XI  et ce qu’on voudrait en faire aujourd’hui.

Michel Tougne

 

 

 

 

 

On se référera utilement au livre de Marcel Clément L’économie sociale selon Pie XII, Nouvelles éditions Latines, Paris, 1953.

Liens de droits privés souples et changeants : C’est pourquoi, dans l’optique libérale, le mariage entre homme et femme équivaut au « mariage » entre hommes ou au « mariage » entre femmes. L’homme n’a pas d’autre finalité que d’accomplir ses désirs. Certes, la conception naturelle et chrétienne déclare que la liberté de tout être humain est d’aller vers la fin que lui assigne sa nature. Hommes et femmes sont donc, par nature et non uniquement par goût personnel, destinés à l’union par le mariage. Cette conception ajoute même que, hors de la nature, l’homme est dénaturé. Mais ces vérités sont maintenant punies par des lois interdisant toute discrimination.

Pie XII Message Radiophonique 24 décembre 1952

Les prélèvements obligatoires augmentent au rythme du développement du droit public. Or, ces prélèvements amputent de leur montant le résultat du travail. A l’heure actuelle, ils atteignent presque les 50% de la valeur ajoutée. Ce qui veut dire qu’on diminue parfois de quelque de 100% les revenus du travailleur, qui, en toute justice, est propriétaire du fruit de son travail, mais n’en touche que la moitié.

Pie XII, Allocution du 2 novembre 1950, Penitus commoto animo

idem

Pie XII, Allocution du 25 septembre 1949.

Marcel Clément, p. 145.

Répétons le : La concurrence, censée réguler la vie sociale, ne régule rien du tout. Qui peut dire que la concurrence résorbe le chômage ? Et si la concurrence doit tout réguler, d’où vient qu’on interdit à certaines professions de faire de la publicité ? Toutefois, une certaine concurrence, contenue dans des limites raisonnables à déterminer au cas par cas, permettra de révéler si certains prix sont excessifs.

Allocution du 31 janvier 1952.

L’unité sociale n’est pas une unité de composition, comme celle d’une machine, ni même l’unité d’un corps humain, dont les parties n’ont aucune subsistance hors du corps. L’unité sociale est une unité d’ordre, c'est-à-dire une unité dont toutes les parties convergent vers l’action commune : le bien vivre ensemble.

Pie XII Message radiophonique du 24 décembre 1942.

Pie XII Message radiophonique du 1er juin 1941

Pie XII Lettre aux semaines sociales du 19 juillet 1947

Par Michel Tougne
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La grande misère de l'ordre social est qu'il n'est ni profondément chrétien  ni réellement humain, mais uniquement technique et économique

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