Opus justitiae pax 

Dans cet article, nous nous proposons de montrer en quoi Pie XII fut et reste, en matière de Doctrine sociale, un Maître pour notre temps. Il ne pouvait s’agir de résumer en quelques lignes les milliers de pages que le Pasteur angélique nous a laissé. Aussi, avons-nous choisi de montrer ce qui caractérise le mieux ses écrits : la puissance de synthèse avec laquelle sont abordés les points fondamentaux. Dans chacun d’eux, réside l’entier de la foi catholique. En voici quelques uns 

 Les fondements

Qu’est-ce que la doctrine sociale de l’Eglise ? S’exprimant devant l’action catholique italienne le 29 avril 1945, le Pape réussit à dire en une seule phrase ce qui constitue la doctrine sociale : « Vous savez bien combien de rapports essentiels et multiples rattachent et subordonnent l’ordre social aux questions religieuses et morales. Il s’ensuit que, surtout en période de bouleversements économiques et d’agitations sociales, l’Église a le droit et le devoir d’exposer clairement la doctrine catholique en matière si importante ».
 

Tiare-papale.jpg Ces rapports de subordination reprennent la théorie des deux glaives exposée Boniface VIII () selon laquelle le temporel est soumis à la religion. Pour Pie XII, en effet, la loi morale, qui a son origine en Dieu, régit toutes les oeuvres humaines. C’est ainsi que les lois positives fixées dans les diverses sociétés doivent traduire la loi naturelle qui, elle-même, est l’expression de la volonté divine. C’est ainsi que la société toute entière a la stricte obligation de reconnaître le Règne du Christ. C'est aussi ce que signifie la tiare  papale (portée par les papes jsuqu'à Paul VI) ornée de trois couronnes, le Saint Père étant appelé de trois noms : Père des Rois, Régent du monde et Vicaire du Christ 

Où trouver cette doctrine sociale? Pie XII répond avec une précision toute juridique  : les points principaux sont contenus dans les encycliques, les allocutions et les lettres pontificales. 

 Ayant son origine en Dieu, la doctrine ne peut évidemment pas changer  : « Mais si cette doctrine est définitivement et de façon univoque fixée quant à ces principes fondamentaux, elle est toutefois suffisamment large pour pouvoir être adaptée et appliquée aux vicissitudes variables des temps, pourvu que ce ne soit pas au détriment de ses principes immuables et permanents ». Encore faudra-t-il ne pas confondre l’application des principes, nécessairement contingente et particulière aux milieux et aux époques avec les principes eux-mêmes. Le principe premier est de vivre en bon chrétien. Il reste vrai dans tous les pays tout au long de l’histoire.

Pie XII lutte contre la société agnostique, séparée de Dieu

L’Etat doit-il être laïque ? Doit-il être neutre et indifférent à la religion ?
Jugement-dernier.jpg Non, bien sur ! Car il y va de la santé, de l’équilibre et pour mieux dire, de l’harmonie de toute la société. « Seule, une société éclairée par les règles de la foi, respectueuse des droits de Dieu, certaine du compte que ses chefs responsables devront rendre au juge suprême saura (…) défendre et promouvoir vos droits, vous guider sagement dans l’accomplissement de vos devoirs selon la hiérarchie des valeurs entre la vie domestique et la vie sociale établie par Dieu. »

 

Ce thème  reviendra tout au long de son pontificat : l’Etat ne peut être athée, l’Etat ne peut être religieusement agnostique. La question intéresse non pas seulement la Foi, mais déjà simplement la raison, instruite par l’expérience vécue.

 

Dans une allocution du 15 juin 1952, il notait ceci : (…) « une loi apparaît à nos yeux avec une évidence contraignante : une vie conforme à la dignité de l’homme est possible seulement si les individus comme aussi la communauté et les autorités publiques, sont établis sur le fondement de la religion, reconnaissent le Dieu personnel, son ordre, ses commandements. » 

 

La progression de l’agnosticisme et de l’athéisme militant caractérise déjà l’époque de Pie XII. Mais les catholiques ne doivent pas rester inertes devant ce phénomène. Il dépend d’eux de réagir et de s’organiser. Le 1- août 1950, il développait cette pensée à l’adresse des catholiques allemands. « L’athéisme organisé et progressant avec le secours de la puissance politique présenterait moins de danger, s’il ne pouvait s’appuyer et compter avec certitude sur tous ces hommes qui, sans se réclamer de lui et en se tenant peut-être même pour des croyants et des chrétiens, se comportent réellement dans leur vie quotidienne comme si Dieu n’existait pas.

 

Les chrétiens du monde entier ont le devoir de barrer le chemin à la vague montante de l’athéisme. Cette tâche n’est pas sans espoir. Le nombre des catholiques s’élève à plusieurs centaines de millions, et lui aussi représente une puissance. »

 

Pie XII ne cessera d’appeler les catholiques à la résistance, au sursaut courageux, à la reconquête pour une société chrétienne. Le drame de la déchristianisation est catholique, parce que les catholiques ne se mobilisent pas ou peu. Malgré les difficultés, il ne se résignera jamais au pessimisme et au défaitisme ambiant.

Le danger de l’esprit technique


Lui-même fort instruit et curieux des nouvelles sciences, le souverain pontife constate néanmoins avec douleur la séduction malsaine qu’exercent sciences et techniques dès lors que la foi s’affadit.

Dans le contexte idéologique libéral, marxistes ou socialistes, les politiques, les économistes, les intellectuels ou les savants veulent tous émanciper l’homme. Mais si les sciences apportent une plus grande connaissance du monde et un plus grand pouvoir sur les choses, cela devrait rendre l’homme plus humble devant le créateur, plus reconnaissant pour tant de merveilles contenues dans la création. Au lieu de cela, l’homme s’attribue à lui-même les mérites et confond ses découvertes avec un acte créateur qui lui serait propre. Cette attitude à la fois orgueilleuse et puérile, engendre l’inquiétude moderne, car l’homme s’angoisse, ne trouvant pas en lui-même les fondements et les règles nécessaires à l’usage de ses propres découvertes.

 

Bombe.jpg « Une fois passé le premier mouvement d’exultation, les hommes d’aujourd’hui, devant la multitude de leurs connaissances accrues et des conséquences qui en découlent, devant cette invasion inouïe dans le microcosme et le macrocosme, se sentent tourmenté d’une certaine anxiété, et se demandent s’ils conserveront leur maîtrise dans le monde ou s’ils ne tomberont pas victimes de leur progrès. Les changements imprévisibles auxquels conduisent les nouvelles voies ouvertes par la science et la technique modernes sont regardés par certains comme quelque chose de désharmonieux, destiné à jeter le trouble et le désordre dans l’unité faite d’ordre et d’harmonie qui est le propre de la raison humaine ; par d’autres au contraire, ils sont considérés comme des motifs de sérieuse appréhension pour la survivance même de leurs auteurs. L’homme commence à craindre le monde qu’il croit avoir en main, il le craint plus que jamais et surtout là où Dieu ne vit pas vraiment dans les esprit et dans les cœurs ; car le monde – tout entier et sous tous rapports – est l’œuvre de Dieu ; en lui Il a imprimé sa marque ineffaçable de Dieu tout-puissant, Esprit absolu, Etre très sage et source de tout ordre, harmonie, bonté et beauté.

 

A ce genre humain, composé pour une large part d’hommes qui s’admirent uniquement eux-mêmes, mais qui commencent à craindre eux-mêmes et leur monde, Nous indiquons encore une fois les sentiers de Bethléem. »

Pie XII met en garde contre la technocratie sans âme, contre une société dépersonnalisée et dépersonnalisante. Devant un parterre de chefs d’entreprises, il s’écriait le 31 janvier 1952 : « La grande misère de l’ordre social est qu’il n’est ni profondément chrétien ni réellement humain, mais uniquement technique et économique et qu’il ne repose nullement sur ce sui devrait être a base, et le fondement solide de son unité, c'est-à-dire le caractère commun d’homme par la nature et de fils de Dieu par la grâce de l’adoption divine. »
 

Même si l’économie et la politique comportent des aspects techniques, on ne peut pas gouverner, on ne peut pas guider l’économie comme un traite un problème technique. La raison en est que l’action politique, comme l’action économique, tirent leur importance et toute leur signification de leur finalité. Elles doivent poursuivre un bien que la raison pratique fait découvrir. En dernière analyse, c’est la morale sociale qui doit prendre le volant et c’est la technique qui doit céder la place. 

« La question sociale, chers fils, est sans doute aussi une question économique, mais c’est bien plus une question concernant l’ordonnance de la société humaine et, dans son sens plus profond, une question morale et partant religieuse (…) 

Les hommes du siècle de la technique éprouvent plus que jamais le besoin des forces protectrices et équilibrantes de la religion. Pensez au feu. Freiné et guidé, c’est un bienfait, une aide indispensable pour l’homme. Mais une fois échappé à sa domination, il porte en incendies dévastateurs la destruction et la mort dans les villes et les campagnes. Cela vaut aussi pour la technique. Don de Dieu par sa nature, la technique moderne toute puissante, devient entre les mains d’hommes violents (…) un terrible instrument d’injustice, d’esclavage, de cruauté, et accroît dans les guerres modernes, jusqu’à l’intolérable, les douleurs et les tourments des peuples » . 

Le Pape fonde la doctrine sur la loi naturelle

Dès la première encyclique de son pontificat, le chef de l’Eglise constate la racine du mal dont souffre le monde moderne. La loi naturelle, la notion même de nature sont évincées par les nouvelles théories. L’homme ne sait plus qui il est et ne sait plus reconnaître en autrui un autre lui-même.  « Avant tout, il est certains que la racine profonde et dernière des maux que nous déplorons dans la société moderne est la négation et le rejet d’une règle de moralité universelle, soit dans la vie individuelle, soit dans la vie sociale et dans les relations internationales : c'est-à-dire la méconnaissance et l’oubli de la loi naturelle elle-même, laquelle trouve son fondement en Dieu, Créateur tout puissant et Père de tous, suprême et absolu Législateur, omniscient et juste vengeur des actions humaines » .

Quelle que soit la question abordée, le constat est le même. En politique internationale, le pasteur angélique appelle à plus de cohésion autour de la loi naturelle, élément objectif et transcendant à tous les particularismes, et partant, élément fédérateur. « Le premier postulat de toute action pacificatrice est de reconnaître l’existence d’une loi de nature, commune à tous les hommes et à tous les peuples, qui est la source de toutes les normes de l’être, de l’activité et du devoir, et dont l’observance facilite et assure la cohabitation pacifique et la collaboration mutuelle. »

Le texte central du 25 septembre 1949 montre que la loi de nature est la clé de voûte de toute la doctrine sur la société. Faut-il s’en étonner ? Voici le texte : « La loi naturelle ! Voilà le fondement sur lequel repose la doctrine sociale de l’Eglise. C’est précisément sa conception chrétienne du monde qui a inspiré et soutenu l’Eglise dans l’édification de cette doctrine sur un tel fondement. Qu’elle combatte pour conquérir ou défendre sa propre liberté, c’est encore pour la vraie liberté, pour les droits primordiaux de l’homme qu’elle le fait. A ses yeux, ces droits essentiels sont tellement inviolables que, contre eux, aucune raison d’Etat, aucun prétexte de bien commun de saurait prévaloir. Ils sont protégés par une barrière infranchissable. En deçà, le bien commun peut légiférer à sa guise. Au-delà, non, il ne peut toucher à ces droits car ils sont ce qu’il y a de plus précieux dans le bien commun »

Certes, un philosophe distrait, insuffisamment réaliste, peut être surpris. Pour lui, la loi naturelle sera un ensemble de concepts d’origine grecque, repris par la scolastique au moyen age. Pour Pie XII, la loi naturelle exprime la loi qui existe aussi certainement que Dieu existe, loi que le créateur a donné une fois pour toute à sa créature. En dehors de ses prescriptions, il ne peut y avoir ni bien, ni santé, ni bonheur, ni Salut. La loi naturelle définit le statut du genre humain. Rien ne peut prévaloir contre elle dans la mesure où elle est voulue par Dieu. La raison d’Etat, d’essence humaine, ne peut l’emporter sur les mandements divins : il y a une hiérarchie du droit. Certains philosophes ont beaucoup de mal à intégrer cette donnée.

Il stigmatise aussi bien le libéralisme que le socialisme ou le communisme
 

Certes, la lutte est difficile, car les ennemis de la religion sont multiples et le désordre des idées est à son comble. Le pape discerne aussi bien le danger libéral que le danger communiste. Il constate l’influence de ces idéologies antichrétiennes et en mesure lucidement le mal profond : « Dans le domaine social, la contrefaçon des dessins de Dieu s’est opérée à la racine même, en déformant la divine image de l’homme. A sa véritable figure de créature ayant origine et destin en Dieu, a été substitué le faux portrait d’un homme autonome dans sa conscience, irresponsable envers ses semblables et envers le groupe social, sans destin hors de la terre, sans autre but que la jouissance des biens finis, sans autre loi que celle du fait accompli et de l’assouvissement indiscipliné de ses désirs. 

De là est sorti et s’est fortifié pendant des lustres entiers, par les applications les plus diverses dans la vie publique et privée, cet ordre beaucoup trop individualiste qui est aujourd’hui presque partout en crise grave.

Mais ce n’est rien de mieux qu’ont apporté les innovateurs suivants qui, partant des mêmes prémices erronées et dérivant sur une autre voie, ont conduit à des conséquences non moins funestes, allant jusqu’au bouleversement total de l’ordre divin, au mépris de la dignité de la personne humaine, à la négation des libertés les plus sacrées et le plus fondamentales, à la prédominance d’une seule classe sur les autres, à l’asservissement de toute personne et de toute chose à l’Etat totalitaire, à la légitimation de la violence et à l’athéisme militant. »

Du libéralisme, il refuse à la fois la notion individualiste de l’être humain, la revendication de liberté en dehors de toute loi morale, et les prétentions de régler les problèmes économiques par des institutions, telles que le marché, qui découle de l’exigence de liberté. Il réfute, en particulier, la croyance selon laquelle l’automatisme du marché régule et apporte des solutions dans la gestion économique. Il prévient : « Devant le devoir pressant (...) de proportionner la production à la consommation, sagement mesurée aux besoins et à la dignité de l’homme ...Il ne faut en demander la solution ni à la théorie purement positiviste et fondée sur la critique néo-kantienne des ‘’lois du marché’’, ni au formalisme tout aussi artificiel de la  ‘’pleine occupation ». 

La tentation de certains économistes est de vouloir s’en remettre à toutes sortes d’outils techniques ou de mécanismes auxquels on laisserait la direction de l’économie. Les faits démontrent régulièrement que les considérations techniques, pour utiles qu’elles soient, n’exonèrent jamais de la nécessité de réfléchir et de prendre des décisions.
 
Afin de pouvoir agir, il faut, premièrement, savoir à quelle économie on se réfère : « L’économie nationale, en tant qu’économie d’un peuple incorporé dans l’unité de l’Etat, est elle-même une unité naturelle, qui requiert le développement le plus harmonieux possible de tous les moyens de production » [13]

 

sp-culation.jpg Il faut ensuite tenter de rapporter l’économie à sa fin, c'est-à-dire à ce pour quoi elle est faite. « Qui dit vie économique, dit vie sociale. Le but auquel elle tend (...)  est de mettre  d'une manière stable, à la portée de tous les membres de la société, les conditions matérielles requises pour le développement de leur vie culturelle et spirituelle. »  

Autrement dit : l’économie est au service de la société et non l’inverse. A l’heure de la spéculation financière, de l’instabilité des marchés des matières premières, des délocalisations, de la mondialisation et de la perte de pouvoir des Etats, il faut que ces choses soient de nouveau méditées et redites. Inlassablement. Nous y reviendrons.

 Michel Tougne

Boniface VIII, Bulle Unam Santam,  (18 novembre 1302)

Discours de Pie XII du 17 oct. 1953 à la Grégorienne

Pie XII : à l’Action Catholique Italienne le 29 avril 1945 :

’’ Radio Message 1949

Lettre au Katholikentag à Passau 16 août 1950

Radio Message du 22 décembre 1957

Allocution du 12 septembre 1948

Summi Pontificatus 20 octobre 1939

Discours du 13 octobre 1955 au centre italien d’Étude pour la réconciliation internationale

Allocution du 25 septembre 1949

Radio message du 23 décembre 1949

Allocution du 3 juin 1950 Congrès international des Études  sociales

Allocution du 7 mars 1948.

Idem.

Par ICRES
Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Pie XII


La grande misère de l'ordre social est qu'il n'est ni profondément chrétien  ni réellement humain, mais uniquement technique et économique

Contact


publicationsicres @ tele2.fr

Recherche

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>
Contact - C.G.U. - Signaler un abus