APERÇUS LA RELATION HUMAINE AU TRAVAIL :
La dimension morale du travail reste totalement incompréhensible dès lors qu’on fait l’impasse sur la nature humaine, car il ne peut y avoir de morale en dehors du contexte humain. Comment
arriver à établir des rapports authentiquement humains ? En intégrant les dimensions personnelles et sociales du travail. Telle est la thèse que défend Antoine-Marie Paganelli. Par quelle
analyse ? Par quels arguments ?
Intelligence et volonté.
Hugo Clementi : Antoine-Marie Paganelli, vous définissez la relation humaine au travail en dehors de toutes les grilles décrivant les styles de
management. Vous leur reprochez d’évacuer le plan moral. Expliquez-nous votre approche.
Antoine Marie Paganelli : Il est indispensable de commencer par l’intelligence et la volonté. L’éthique n’apparaît que si les actes posés le sont en
connaissance de cause. L’ignorance ou l’incompréhension d’une situation diminue, voire supprime la responsabilité. L’intelligence doit donc être à l’œuvre. De même, la volonté doit pouvoir
s’exercer. Dans les entreprises, quand un sujet doit obéissance à un autre (principalement de par le lien juridique de subordination), il faut supposer que la sujétion du salarié est volontaire
pour que l’acte posé puisse être qualifié de moral. Par ailleurs, celui qui donne les ordres n’échappe pas à la qualification éthique : le droit d’être obéi n’exonère pas des règles
morales
[1]. Une relation éthique suppose donc l’intelligence et la volonté des sujets. Toutefois, à elles
seules, ces deux facultés de l’esprit humain n’assurent pas encore la relation éthique. Elles en sont des conditions nécessaires, mais non suffisantes.
H.C. : Quelle autre condition faut-il ajouter pour accéder à la dimension morale ?
A-M.P : La question du rapport au vrai et au bien se pose évidemment dans le travail, même si l’esprit technique prédomine tant dans l’organisation que
dans la conception des processus de production. Pour assurer l’existence de la relation morale, il est nécessaire que l’intelligence soit ordonnée au vrai et la volonté tournée vers le bien.
H.C. : Avant d’aller plus loin, examinons le rôle des facultés de l’esprit humain. Parlez-nous de l’intelligence et de la volonté.
A-M.P : Qu’est-ce que l’intelligence au travail ? C’est par l’intelligence que l’homme est capable de comprendre la nature, c'est-à-dire la règle
interne (inter legere) des êtres et des choses. Par elle, le sujet a la possibilité de prévoir, analyser, organiser, coordonner, évaluer, adapter, modifier, contrôler le travail. Une relation
de travail humaine doit être une relation d'intelligence à intelligence avant d'être une relation technique, mécanique ou économique.
Encore moins ne peut-il s’agir d’une relation de manipulation psychologique. Au lieu de flatter l'ambition, les sentiments ou une motivation qui dépend de critères subjectifs peu commodes à
déceler, on s’adresse à l'intelligence d'une personne afin qu'elle pense, évalue, prévoie et organise son travail.
H.C. : Et pour la volonté ?
A-M. P. : Par la volonté, nous sommes responsables de ce que nous faisons. La volonté fait d’abord ressortir la dimension personnelle du travail.
Mais nous sommes aussi responsables devant quelqu’un : soit devant un client, soit devant l’entreprise qui nous emploie, soit encore devant toutes les personnes à qui notre travail doit
servir : c’est la dimension sociale du travail. La volonté permet de s'engager, de garantir certains résultats et de respecter ses engagements, de faire preuve de persévérance, de prendre
des initiatives, de s'adapter et de réagir rapidement lorsqu'il le faut. La relation de travail est une relation entre deux ou plusieurs volontés. Dans toute la mesure du possible, la relation
de travail doit respecter le caractère personnel
[2] du travail, les responsabilités de chacun, à commencer par
celles qu’on a en propre. Elle doit également s’inscrire dans un cadre social.
[3]
H.C. : Ne sommes nous pas en train de côtoyer un certain personnalisme qui met la liberté de l’homme au dessus de tout ?
A-M. P. : Nous le pourrions mais nous ne le faisons pas.
H.C. : Et comment cela ?
A-M. P. : Nous intégrons dans la relation de travail une double dimension sociale. Nous voyons d’une part que l’homme travaille pour gagner sa vie et
celle de sa famille. Par là, nous voyons le rôle social du travail : faire vivre les familles. S’abîmer dans un travail, avec des horaires sans limites au détriment de la vie familiale est
malsain. D’autre part, le travail doit correspondre à une demande. Il doit correspondre à l’attente de certaines personnes, physiques ou morales, et ce sont elles qui donnent au travail sa
finalité. Prétendre valoriser le travail en tant qu’instrument de développement de qualités individuelles et en faire le but du travail, c’est prendre les effets possibles pour la finalité du
travail et c’est en cela que réside le personnalisme de certaines théories. D’un point de vue réaliste et naturel, la finalité du travail est sociale : il doit faire vivre les familles et
correspondre à l’attente de certaines personnes. Les effets du travail sur l’individu ne sont pas visés dans la finalité. Par exemple, un pâtissier travaille pour vendre ses gâteaux à une
population qui aimera les manger. Si le pâtissier développe dans son métier certaines qualités personnelles telle que l’organisation, le goût pour la qualité, etc., c’est tant mieux, mais ce
n’est pas la finalité du travail qui, elle, reste la consommation des gâteaux par sa clientèle. Un travail sans finalité est un travail déconnecté, sans intelligence et sans signification.
H.C. : Mais le caractère personnel du travail ne débouche-t-il pas sur des considérations personnalistes ? (Ce travail est à moi, il est
l’expression de mon intelligence, il est signé de ma volonté, j’en suis responsable etc. C’est de moi qu’il tire sa valeur. Donc l’élément humain est le plus important dans le travail) etc.
A-M. P. : Donc l’homme ne peut pas être objet de l’organisation, mais sujet qui organise. Tout cela est très juste et n’a pas à être refusé. Le
personnalisme devient une erreur lorsqu’on argumente, à partir de la dignité humaine, pour refuser que la personne soit ordonnée à un projet quel qu’il soit. Le personnalisme est insupportable
si on en arrive à ne plus savoir définir le bien commun, comme un bien au dessus du bien personnel. Nous sommes préservés de ce vice de la pensée en intégrant un autre binôme : l’autorité
et le pouvoir.
H.C. : L’autorité ? Voilà un mot qui fâche. Il faudra que vous nous expliquiez cette question. Je vous propose d’approfondir cela dans un autre
entretien.
A-M. P. : A votre entière disposition.
Propos recueillis par Hugo Clementi
[1] La responsabilité hiérarchique augmente la responsabilité morale.
Le droit d’être obéi découle de l’acte que l’on commande d’accomplir et non du fait de commander. Un ordre immoral n’a pas à être obéi. Encore faut-il que résister à un ordre n’entraîne pas
plus d’inconvénients que d’y obéir. Le responsable hiérarchique ne doit pas tomber dans une conception simpliste du commandement du genre : « Je suis la tête, et vous êtes les
membres ».
Contre un certain personnalisme, il faut tenir que l’acte de commander est légitime lorsque la soumission de la liberté d’autrui se trouve compensée par le bienfait de la chose
demandée et par la rémunération (la contrepartie) qui est offerte. Le hiérarchique est donc responsable de la licéité et de la valeur morale de ce qu’il demande d’une part, et de la justice
commutative d’autre part, justice réglée au moins dans le contrat, mais également dans les conditions concrètes de tous les jours sur lesquelles il a le pouvoir d’influer.
[2] Du caractère personnel du travail et de la responsabilité du
hiérarchique découle une relation d’homme à homme, dans laquelle la morale peut réellement s’exercer. Tout ce qui concourt à la dépersonnalisation des rapports humains, entraîne un effacement
progressif du sens moral. Ainsi, tricher devant une machine n’apparaît pas aussi répréhensible que de tricher devant un homme en chair et en os.
[3] Ni l’intelligence ni la volonté ne peuvent servir de prétexte ou
de justification à l’individualisme, pas plus que ces facultés ne peuvent justifier le refus de subordonner l’homme au bien commun. Au contraire, l’intelligence fait comprendre que le bien
commun, le bien de tous est plus important que le bien particulier et la volonté aime d’autant plus que son objet est plus grand. S’il faut parler de dignité, c’est dans l’ordination au bien
commun qu’on la trouve bien plus que dans la défense des biens particuliers.